Texte critique de Marianne Derrien

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« Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit »
Marguerite Duras

De toute façon ils recommenceraient demain.

Une banderole rouge et blanche encercle et contourne le Cyclop. Au premier regard, il s’agit d’une signalétique que l’on a apposée au grillage de sécurité pour réaffirmer le périmètre à ne pas dépasser. Déroulée telle une pellicule cinématographique à l’horizontale, la banderole devient, quand on s’en approche, une invitation à la lecture saccadée de trois récits. Cette sculpture à l’écriture codifiée s’intitule le LAH, reprenant les initiales des prénoms de trois artistes.

C’est dans le cadre de la préfiguration d’une résidence sur le site du Cyclop conçue par François Taillade1, directeur du lieu, qu’Hélène Agofroy, Lindsay L. Benedict et Antoine Proux ont été invités à questionner et à expérimenter la notion de travail en commun. Cette rencontre est l’écho de l’infatigable collaboration que Jean Tinguely avait initié dès le début du Cyclop, œuvre collective située en pleine nature et advenue suite à l’implication de plus de 15 artistes (dont Arman, Soto, Nicky de Saint Phalle, Spoerri…). Il a fallu une multitude de mains pour ériger cette architecture à la fois sculpture et musée: une tête symbolisant le cœur de la réflexion et du partage entre ces artistes. Faite de plusieurs entités, cette oeuvre totale rêvée par Jean Tinguely dès 1969, période fatidique et porteuse de nouvelles croyances et de progrès est une structure vibrante et active qui s’appréhende comme une sculpture-promenade gigantesque dans laquelle on entre pour faire l’expérience ou contempler diverses oeuvres. Forte de ces systèmes de correspondance que Tinguely a réussi à mettre en place sur plusieurs années, cette méta scuplture ou « station culturelle » met en évidence l’idée même de « monumentaliser » le processus créatif par le partage et l’échange. Comment questionner cette œuvre historique sans entrer dans un jeu de référence ou d’interprétations allusives liées au travail en commun? Comment faire ensemble sans entraver les utopies les plus convenues relatives au collectif ?

Le défi est de taille. C’est en faisant un parallèle avec une des œuvres contigües au Cyclop, l’échelle de mesure de Jean Pierre Raynaud, jaugeant les 22,50 mètres de hauteur du Cyclop, que le LAH a trouvé une des clés de son avènement et de son intention formelle : il emprunte très clairement son code couleur, rouge et blanc, à la jauge de Raynaud. La phase de recherche et de production du LAH a trouvé son rythme et sa matérialité grâce à des sessions de
1 Depuis 2012, le lieu s’ouvre à la création contemporaine. Il accompagne des artistes à concevoir des œuvres sur deux axes liés au Cyclop : la création en commun et la recherche artistique alliant la musique et les arts visuels. Une résidence d’artistes est en cours d’élaboration (espace de travail, de vie et de rencontre). Si la résidence à proprement parler, n’existe pas encore, le Cyclop a été le lieu pour cette saison de rendez vous réguliers et d’échanges entre les premiers artistes invités. (extrait du communiqué de presse)

travail via mails. Telles des invitations à l’échange, à la réflexion et à l’écriture, les textes sont devenus la matière première du travail en commun entre Hélène Agofroy, Lindsay L. Benedict et Antoine Proux. L’expérience de l’écriture, comme processus, révèle les états de traversée, les dérèglements du texte, les espaces temps partagés ou discontinus. Cet usage de la correspondance via internet semble déplacer les lourdeurs utopiques de l’œuvre collective vers un possible assemblage des sensations et des partis pris : chacun ayant son espace, sa temporalité et sa langue. Le LAH s’est constitué, tout au long de ces échanges, sur une durée de 6 mois. Par cette pluralité et les raccords possibles des mots, le LAH contient en lui l’énergie de la rencontre et intègre toutes les attentes liées à l’autre. Au cœur de ce temps de travail, les 16 récits superposés intègrent des éléments plus quotidiens ainsi que des explications sur les modalités de production de l’oeuvre.

Sur ce lieu-oeuvre, le LAH et le Cyclop dialoguent et préexistent inévitablement ensemble. Mais c’est en marge du Cyclop, que le LAH façonne sa posture d’observateur et trouve également son autonomie voire des opposition qu’il effectue avec le Cyclop. Jouant avec les relations d’échelle, d’extériorité et d’enclave, le LAH questionne la verticalité magistrale du Cyclop, lui même s’érigeant autour d’arbres « porteurs » presque matriciels. Le LAH enclenche ainsi une fantasmagorie autour du Cyclop et de son contexte en pleine forêt. Faisant allusion au balisage des grandes randonnées par sa forme et sa couleur, le LAH constitue une périphérie évocatrice et poétique allant vers un « au-delà » de la forêt. Échapper à la présence incessante du Cyclop innerve, à un moment ou autre, les échanges et les intentions entre ces trois artistes. Au travers de ces 16 groupes, 16 chapitres et 16 temporalités, l’assemblage de ces textes forme un bloc unifié dans lequel certaines phrases surgissent de ce ruban dactylographié telles des aphorismes. Formant un tout avec ces stratifications, le LAH est une « traçabilité » de l’oeuvre faite de plusieurs styles d’écriture qui diffèrent et s’imbriquent pour être saisi partiellement. Tel un cheminement de plusieurs histoires, le LAH rappelle également cette route décrite et vécue par Jack Kerouac qu’il matérialisa en un rouleau. Entre le 2 et 22 avril 1951, Jack Kerouac écrit en trois semaines un roman de 125.000 mots sur un support de 36 mètres de long, bricolé par lui-même avec des feuilles de papier, sans marges, ni chapitres, ni paragraphes. « Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes, l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route.» écrit Jack Kerouac en mai 1951.

L’errance et le rapport à l’autre sont également les moteurs et les forces vives du LAH. Par ce désir de faire quelque chose à plusieurs, les difficultés à trouver des idées communes ont pu être élucidées par le procédé de correspondance et d’échange à distance. Certaines phrases ajustent notre lecture et permettent de mieux saisir l’intrication permanente entre le désir de faire avec ou sans l’autre, avec ou sans le Cyclop: « on ne touche pas au centre » ; « I had a million things to say» ; «être si petit devant l’immensité » ; « nous nous surveillons, mais pas avec suspicion ». L’utilisation des divers temps de conjugaison et des différents pronoms donne un goût d’ambivalence à l’ensemble de la situation. Lecture mobile puisqu’elle implique le mouvement du spectateur-lecteur-orateur, le LAH est une écriture polyphonique matérialisée donnant toute sa place au silence des mots écrits face au Cyclop qui incarne, au plus haut point, le bruit et la fureur de Jean Tinguely et de ses compères. De toute façon ils recommenceraient demain.

Texte critique de Marianne Derrien – décembre 2012